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Roger 666.

 (Roger pour Roger Rabbit, et 666 pour le chiffre du diable.)

Avertissements: cette histoire est basée sur des faits réels. Toute ressemblance avec des personnes existantes n'est pas fortuite. 
 

Depuis plusieurs semaines, Orion avait programmé une navigation pour accompagner la flotte de Brest 2008 entre Brest et Douarnenez. Programme alléchant s'il en est, que de tirer des bords aux côtés d'une armada de 1500 voiliers, de tous âges, de toutes tailles et de toutes nationalités. Ainsi, pour cette prometteuse sortie fixée au 17 juillet, Janie, Rémy, Samuel et Bruno s'étaient-ils inscrits auprès de Mathieu, le skipper. 

Tout s'enclencha la veille au soir…

Sirius, dans les flonflons de la fête maritime s'était vu doté d'un ballon gonflé à l'hélium et à l'effigie d'un…rongeur à grandes oreilles. Défiant toute superstition, cet invité de dernière minute fût fixé à l'un des haubans afin de partager notre rafiot pour la journée mémorable du lendemain. Jeannie et Bruno rejoignaient le bateau à 8h00, pour un départ immédiat vers le goulet. Jusque là, rien à signaler, tout était OK et Sirius, sagement amarré au ponton du Moulin Blanc attendait Samuel et Rémy qui s'était rendus à terre pour une douche matinale. Mathieu, Jeannie et Bruno, dans la cabine préparait la route à  faire et les prévisions de retour, de nuit. 

Soudain, Mathieu, après le retentissement d'un bruit sourd, dit:

"-Ils sont tombés"

Précipitation et constat, Samuel et Rémy sont tombés du catway et si ce dernier   ne s'est enfoncé que jusqu'à la taille, Samuel fût englouti par les eaux du port. Sauvetage, Récupération des corps et bilan. Pour Rémy, quelques égratignures et le décès du portable. Bilan pour Samuel: une visite chez le médecin, 1 passage à la pharmacie, une série de radio et finalement, 2 côtes cassées.

Bien entendu, le projet de la journée était annulé, Samuel était raccompagné au train de 15h00 pour un départ  prématuré vers son domicile bordelais.

Quelques pensées pour Beug's (le surnom de notre invité surprise) commencèrent à germer. Mauvaises intentions de l'équipage que le capitaine a vite balayée par un optimisme à toute  épreuve et une volonté farouche de ne pas croire aux légendes.

D'ailleurs, bien décidés à ne pas se laisser diriger par les aléas, il fut pris la décision de quitter le port vers 16h00, d'aller traîner vers l'entrée de la Penfeld, au pied du château de la ville afin peut-être, d'apercevoir quelques bateaux spectaculaires de cette fin de Brest 2008.

Ordinateur en marche, synthèse vocale opérationnelle, Bruno prend la barre (et son pied) au près dans un vent de sud-ouest à 18 nœuds. Après une heure, virée dans le port de commerce, quelques provocations aux flics mar. pour entendre leur sirène tonitruante dès qu'un civil pénètre en zone militaire, le croisement d'un 60 pieds sous voiles, quelques photos et route sur l'autre côté de la rade, au Fret, pour dîner.

Il est alors 18h30 et la rade s'est vidée de ses plaisanciers et autres marins vacanciers. Une fois encore, Sirius a toute la place. Toute la place, pas tout à fait. Sur les 150 kilomètres carrés de mer, il persiste une barcasse de pêcheurs amateurs qui tournoie, toutes cannes dehors, tels des prédateurs.

Bruno, toujours à la barre,  entend soudain, comme venu de nulle part:

"Attention nos lignes"

Puis des invectives. Mathieu renvoie les apprentis marins aux codes des priorités maritimes, et notre bateau, plus diplomate, continue à tracer sa route, laissant pantois les infortunés pêcheurs. Car Bruno, qui  a tout entendu mais rien compris, demande une explication. Elle  est simple. Sur cette immense rade, nous avons foncé sur ce canot, sans dévier notre trajectoire puisque nous étions sous voiles et lui au moteur. Rasant la barcasse, Sirius a pris une ligne de pêche dans ses haubans et Mathieu, dans un  calme olympien, a sorti son couteau et a tranché le nylon assassin. La perplexité d'abord puis l'énervement ensuite, de cet équipage qui n'en revenait pas, fût, après coup compréhensible, mais non excusable.

A bord de Sirius, les explications manquaient un peu car même avec de la mauvaise foi, il nous apparaissait que deux bateaux, seuls sur une immense rade comme celle de Brest, devaient être victimes du mauvais œil pour faire route collision.

C'est simultanément que chacun eut la même pensée: Beug's!!!. Rémy l'avait décroché de son fil et l'avait mis dans la cabine où, en apesanteur, il flottait avec son sourire niais.

Tout à coup, sentant que son heure risquait d'arriver après ses méfaits, car enfin, tout ne pouvait être que de sa faute, le rongeur volant, comme aspiré  par le vent du large, s'engouffre par le roof ouvert, échappe des mains de Mathieu qui tient à son animal et voilà "grandes oreilles" qui monte dans le ciel. Sous le coup de l'émotion, Mathieu l'implore, lui intime l'ordre de revenir à bord, rien n'y fait. Il surfait sur le vent, en direction de la terre.

Jeannie, Bruno et Rémy arboraient un léger sourire, sans doute de  soulagement. Fini les risques.

Le vent régulier, la mer pleine et bleue, le soleil déclinant accompagnaient notre Sirius qui visait l'anse du Fret.

Le capitaine Mathieu n'avait pas dit son dernier mot. C'était la fête de Brest 2008, nous avions le fanon règlementaire qui flottait mais ce n'était pas assez. La perte de notre effigie provocatrice allait être remplacée par… un cerf-volant au couleur de l'idole de Mathieu, le poisson Némo. Aussitôt dit, aussitôt fait, envoi des couleurs. L'euphorie provoquée par ce poisson volant accroché à notre Sirius était, de l'avis de Bruno, mais c'est normal car c'est un vieil aveugle sans humour, quelque peu inappropriée. Cependant, de façon inavouée, chacun exprimait sa pensée: sur un bateau, mieux vaut un poisson comme emblème plutôt qu'une saloperie de "grandes oreilles".

D'ailleurs, Mathieu, fier de cette toile supplémentaire, décide de le faire monter plus haut. Il s'empare d'une canne à pêche, amarre Némo au crin et déroule complètement  le moulinet. Le cerf-volant remonte de 30 mètres. Mathieu m'explique qu'il trône à plus de 100 pieds, au milieu des nuages et que même l'avion qui vient de passer a dû faire un écart pour l'éviter. Un court instant je m'inquiète de l'état mental de notre capitaine mais Jeannie ramène les proportions aux réalités et me rassure car si la folie s'empare du navire, il pourra y avoir des alliés dans le raisonnable.

Arrivée au  Fret, amarrage à une bouée et perspective d'un repas sur le pont. Que nenni…

Le rongeur fuyard, le suppôt de Satan, le porte poisse, avait abandonné le navire en y laissant ses mauvais sors…

Un bruit à l'arrière bâbord puis Rémy qui lance:

" Némo se taille"

En effet, le cerf-volant, lui aussi pris d'une soudaine envie de courir l'aventure, a pris de l'envol, embarquant tout le fil et la canne à pêche en prime.  Tractant son fardeau, Némo prenait la poudre d'escampette et la canne, par petits bonds  successifs sur l'eau, le suivait.

S'en était trop pour Mathieu. Pas Némo, non, pas lui!!!

  Il se dévêtit et plonge à la poursuite de son héros. Rémy, dans une douce euphorie, rie. Jeannie, d'une voix calme commente. Bruno, du fond de son obscurité, imagine le tableau et se dit que tout est perdu, il a embarqué sur un bateau fou.

Pendant ce temps, Mathieu nage. Némo, narquois vogue à la même vitesse mais avec son avance, le combat est perdu. Mathieu le comprend et revient au bateau aussi vite qu'il en était parti. Pas encore à bord, il donne l'ordre:

" Moteur en route, larguez les amarres, il faut le rattraper"

Et c'est ainsi que quatre marins dans  un voilier au moteur, en entrée de rade  sud,  dans l'anse du  Fret, courent après une canne à pêche qui fait des sauts sur l'eau, traînée par un cerf-volant Némo. Après le malheur, le ridicule. Car, nous ne sommes pas seuls dans ce petit port. Il y en a même qui mettent leur zodiac en route mais Rémy et Mathieu leur jettent à la face que c'est à nous. C'est notre cerf-volant. D'ailleurs l'ordre est donné d'augmenter les  gaz. Enfin, après cette course poursuite, Némo, son fil et la canne à pêche tressautante sont à bord. Demi tour vers notre bouée initiale et Mathieu, ravi, arbore un rire de satisfaction et va même jusqu'à exprimer sa joie aux quelques spectateurs qui nous regardent, ahuris devant un tel spectacle.

Enfin posés, la table installée dans le cockpit, les pieds nickelés maudits mangent. Bruno semble cependant songeur et parait grignoter sans appétit. Il se repasse le film de la journée et trouve cette accumulation d'incidents quelque peu suspecte. Le plus inquiétant reste que la navigation n'est pas finie car il va y avoir une heure et demie, de nuit, pour rentrer à la maison. D'habitude cela est un plaisir mais aujourd'hui…

Et voilà que ça repart. Némo, après sa tentative de fuite par les airs, tel un cormoran, plonge tout droit dans la mer.

Mathieu, toujours prompt à la bonne réaction, surtout quand il s'agit de sauver les siens, s'empare de la canne à pêche toujours reliée à némo et annonce:

" Némo coule, c'est presque impossible à ramener à bord. Il faut que je mouline tout doucement pour ne casser ni le fil ni le cerf-volant"

Allons bon, encore un sketch pour les voisins. Un pêcheur, canne en main, remonte un nouveau système de prise, le cerf-volant sous marin.

Puis tout se fini bien. Némo est ramené intact, puis replié et rangé, ainsi que la canne à pêche. Au moins de ce côté-là, pense Bruno, plus d'emmerdement!

Vers 22h00, nous décidons de quitter notre bouée pour rentrer sous spi, cap au 30.

Dernière étape du périple et Bruno semble de plus en plus pensif, voire inquiet. Après tout, il était prévu que deux aveugles participeraient à la navigation. Dès 8 heures, ce matin, les trois voyants se sont débarrassés de Samuel, le premier déficient visuel. Il reste un autre handicapé à bord, c'est Bruno. Comment vont-ils s'y prendre. Il est vrai que, en pleine rade, de nuit, c'est encore plus facile de jeter un homme à l'eau. Après tout, on ne sait jamais. Si ce maudit "grandes oreilles" a réellement envouté Sirius et que la folie s'empare de certains.

Peut-être enfiler un gilet de sauvetage. Non, c'est une mauvaise idée. Avec le temps calme et la mer plate, cela va éveiller les soupçons, ou peut-être même donner des idées à ceux qui n'en avaient pas. Non, il faut rester vigilant et observer les comportements.

Tout se passe tranquillement, Jeannie est à la barre et le spi tracte Sirius de manière douce et harmonieuse, dans une nuit maintenant noire et fraîche.

Tout à coup, vers 23h30,  le capitaine donne des signes que l'équipage considère de folie. Ordre est donné d'envoyer des empannages successifs.

Et c'est ainsi, que sur cette rade complètement vide de toute vie en surface, un voilier s'entraîne à la manœuvre sous spi. Deux embraques et une barreuse exécutent, aux ordres, empannages sur empannages.

Devant un capitaine pris dans son délire, ce qui devait arriver arriva, une rébellion dans l'équipage. Jeannie, peu encline à subir cet entraînement et inquiète face à ces manœuvres qui ne l'amènent pas directement là où elle désire se rendre, c'est-à-dire au port, envoie:

" J'en ai marre, je ne barre plus"

De nuit, tous les chats sont gris et… tous les barreurs aussi. Bruno prend le manche en se disant que, peut-être, à ce poste, il a une chance de sauver sa peau.

La seule bonne âme, fidèle et rassurante, reste la synthèse vocale qui, de sa voix charmeuse, donne le relèvement, le cap et la profondeur car nous devons restés dans le chenal, vu que la mer est basse. Peu à peu les choses se calment. Le capitaine est revenu parmi nous quand Rémy indique qu'un orage a éclaté à terre. Grondements lointains et éclairs zèbrent le ciel nocturne. Une légère bruine tombe et l'arrivée au ponton se fait, sous voile avec Rémy à la barre pour les finitions.

La nav est finie mais Bruno sait que tout peu encore arriver. Il faut descendre du bateau, emprunter le catway fatal à Samuel, puis prendre pied sur le ponton.

"Surtout ne pas accepter d'aide".

A minuit cinq il ouvre la porte de sa maison et…tout va bien, nous sommes un autre jour. 

Le lendemain matin, Bruno raconte sa journée à Danièle quand à la fin du récit, elle lui dit qu'il n'y a jamais eu d'orage hier soir. Pas le moindre éclair ni tonnerre.

C'et alors que tout devient lumineux. Le Sirius, durant cette nav, fût le sister ship du Nimitz, pour un remake du "retour vers l'enfer". Il a voyagé dans la quatrième dimension. Une rade de Brest parallèle existe, et dans laquelle ce foutu lapin nous a jeté. Et comme il est de coutume, la sortie de la quatrième dimension se fait dans une espèce d'orage électromagnétique et c'est ce que Rémy a vu, ou cru voir.  

Jeff Blind, Le passager clandestin

 

 

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