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Récit de liberté.

 

Aujourd’hui quadragénaire, je vis dans les ténèbres depuis près de vingt ans. Mon cerveau a sûrement subi une petite révolution puisque, dès lors, il m’a fallu me déplacer, réfléchir ou communiquer, sans image, sinon celles que j’ai en magasin. En bref, l’Homme est une véritable machine à vivre qui s’adapte, s’améliore, redevient efficace même si ses données initiales se trouvent modifiées. On goûte l’existence par tous les sens. Il m’en manque un mais les entrées du plaisir sont multiples. Comme tout un chacun, je suis soumis aux aléas du quotidien que ma cécité a, évidemment, une fâcheuse tendance à compliquer. Cependant, je suis à l’affût, je guette, je provoque si nécessaire, ces bulles éphémères de bonheur, dans lesquelles on oublie tout. Non, non, non, je n’évoque pas les paradis artificiels !

Comme l’Albatros de Baudelaire, il m’arrive d’être empêtré dans l’incompréhension des hommes face à ma différence. Mais, à la barre d’un voilier je me surprends à oublier que je ne vois pas. Allez, suivez-moi, je vous guide pour une  nav’ en rade de Brest.

La passerelle d’accès aux pontons flottants est très inclinée, la mer est donc basse. D’ailleurs, les effluves de goémon alangui à l’air libre me le confirment. Un coéquipier, bien sûr voyant, me conduit jusqu’au bateau. A peine ai-je posé la main sur le plat bord que j’investis, SEUL, l’univers du dériveur. Le « sprinto », du long de ses 6,50m, attend docilement que l’on vienne le délivrer des liens qui l’entravent. Je descends d’abord la dérive dans son puits et la bloque en position basse. Ensuite je libère la barre franche, y solidarise le stick et abaisse le safran. Enfin, en attendant de hisser les voiles, je repère l’emplacement des écoutes sur le piano. Discussion avec Mathieu sur la stratégie pour quitter le port, on monte la toile et c’est le départ pour une nouvelle séance d’entraînement.

Très vite, je m’installe à la barre. Tribord amure, au près, par un vent de 4 beaufort. En percevant le vent simultanément dans les deux oreilles, je vérifie qu’il m’arrive entre 1 heure et 2 heures, si l’on considère que la proue est à midi. Je confirme mon cap en sentant la poussée de la gîte. La moindre amorce de contre-gîte indique que j’ai modifié involontairement la position de ma barre. Pour rectifier, j’écoute. Si les voiles faseyent c’est que le vent arrive à midi, j’ai trop lofé, je dois abattre un peu. A l’inverse, le bateau a contre-gîter mais je ne perçois plus de vent, c’est que je navigue au portant. Concentré sur la glisse, je n’en savoure pas moins mon bonheur. Je palpe le sentiment de liberté. De cette liberté après laquelle je cours sans relâche. Celle que je convoite avec ardeur, qui se laisse approcher et qui, comme une maîtresse capricieuse, n’offre que de trop éphémères mais sublimes instants.

Sous le vent, la conduite du bateau s’appuie sur d’autres repères. La perception du vent sur le visage n’est presque plus utilisable, la gîte est moins franche, Désormais, le bouillonnement de l’eau au niveau du tableau arrière ainsi que la vibration dans le gouvernail permettent d’affiner la tenue du cap. Cette première demi-heure d’évolution libre permet de ressentir le bateau dans les conditions du jour. Maintenant, une bouée sonore est mouillée sous le vent, une autre, sonorisée différemment, est installée au vent. Chacun des deux Sprintos se signale par une corne de brume et les matches peuvent commencer. Il va falloir effectuer des virements, des empannages, enrouler les bouées, prendre garde aux priorités de navigation, avoir en tête de gagner les manches et tout cela sans voir. Chaque information auditive est la bienvenue.

Après 3 heures d’embruns, d’air marin, de manoeuvres et de sensations parfois fortes, je rentre au port, repu de plaisir. En relisant ces lignes je m’aperçois que je savoure la maîtrise d’une nouvelle langue que j’ignorais encore totalement il y a deux ans, celle de la navigation.

Bruno Quellec, Pratiquant de l'association ORION

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